Pas dupe des robots-sapiens

Certains rêvent d'un monde orwelien parfaitement régulé par les robot-sapiens. La réalité est plus triviale, ces fantasmes sont un paravent à de nouveaux horizons spéculatifs qui préparent une société où le travail est rare et l'addiction un remède.

Pas dupes des promesses d'un monde meilleur.

nos aïeux Confessaient leurs pêchés pour gagner leur salut, nous seront transparents pour vivre heureux.

Ces propos sont exagérés ? Lisez cet article publié sur le site du forum de Davos intitulé « Welcome to 2030. I own nothing, have no privacy, and life has never been better ». En gros, tout ce qui était dans le passé des produits sont devenus des services et comme par enchantement nous vivons enfin dans un monde où la pollution, l'engorgement des villes et les conflits sociaux sont de mauvais souvenirs. Faire des courses n'est plus qu'un plaisir car par défaut mon robot-sapiens sait mieux que moi ce que je désire ! Grâce aux robot-sapiens on a du temps pour bien manger, bien dormir et nôtre temps n'est plus consacré qu'à nos amis.
La dame regrette cependant que des gens soient laissés sur le carreau car les robots-sapiens les ont dépossédé de leur travail, elle est même navrée que d'autres préfèrent vivre en autarcie dans des fermes isolées, enfin bon... c'est leur problème !
En revanche elle s'inquiète (pour elle) qu'elle n'a pas de vie privée. Nul lieu où elle ne soit pas observée et toute action, pensée ou même rêve est enregistré, elle espère simplement que personne n'utilisera tout ça contre elle, l'innocente.

Pas dupes du grand bon en avant.

Ces fantasmes sont des paravents à des objectifs plus triviaux :

Le capitalisme moderne est organisé comme une gigantesque société anonyme. A la base, 300 millions d’actionnaires contrôlent la quasi-totalité de la capitalisation boursière mondiale, et confient la moitié de leurs avoirs à quelques dizaines de milliers de gestionnaires dont le seul but est d’enrichir leurs mandants.

Le capitalisme total, Jean Peyrelevade

Si le chômage ne baisse pas en France c'est à cause du manque de flexibilité du travail (flexible signifie docile en anglais), mais il y a toujours trop d'avantages sociaux, sinon comment expliquer que le gouvernement italien veut encore en supprimer alors qu'ils sont nettement moins généreux qu'en France. Il n'y a plus de hausse de productivité du travail, ni d'augmentation du marché, le dépeçage des avantages sociaux est donc LA source d'augmentation des profits.

le chômage
baisse aux
état-unis,
la pauvreté
progresse.

Aux États-Unis il n'y a plus de « gras social » depuis longtemps. Sous Clinton le profil du discouraged worker (lisez bien ce qui définit un travailleur découragé selon les statisticiens étatsuniens) a été pensé pour alléger des statistiques faites par sondages de 60.000 foyers, cette estimation du chômage est pondérée par le nombre d'assurances réalisées, ce n'est pas tant le nombre de chômeurs qui compte que la tendance.
C'est ainsi qu'aux États-Unis le chômage baisse et que progresse le nombre de travailleurs découragés autrement dit la pauvreté avec les résultats que l'on a mesurés dans les urnes en novembre 2016.

Alors que l'économie réelle est de moins en moins attractive, les TICs sont d'abord une nouvelle frontière pour les profits cannibales.

Le document The Global Information Technology Report 2014 publié par World Economic Forum (le Forum de Davos) est une référence pour la presse et les cabinets d'experts qui inspirent les gouvernants. Il place la France au médiocre 25ème rang des nations les mieux préparées aux TICs, la faute en est à une trop contraignante régulation. La lecture des 13 premières pages du document révèle l'état d'excitation des élites devant ces promesses d'avalanches de profits tout en reconnaissant ne pas bien comprendre l'impact de ces innovations pour la vie privée !

« Data peut
devenir une
idéologie »
(FORUM DE DAVOS)

Les TICs changent nos vies et sont incontournables, pour qu'elles marchent il faut que tout le monde s'y mette car les « retardataires » peuvent faire planter le grand bon en avant ! Le classement indique :

  1. que les principales places financières sont dans le peloton de tête : Singapore (2), Hong-Kong (8), le Royaume-Uni (9), la Suisse (6), les États-Unis (7), Luxembourg (11); que le Qatar et les Émirats Arabes Unis ont les moyens d'un bon classement, qu'un régime d'apartheid n'est pas un handicap (voir le pays à la 15ème place) ;
  2. que les pays anglophones sont tous bien placés, la normalisation étant intrinsèque au numérique elle renforce l'impérialisme de la culture dominante;
  3. les pays scandinaves, les premiers du classement sauvent l'honneur, peut-être en parti grâce à un enseignement de qualité fourni par des États providences, tant honnis du clergé libéral.
Dans le rapport « l’aventure numérique, une chance pour la France » qui traduit pour les nationaux les directives des prêtres de Davos, on trouve de troublantes statistiques à propos de la cohésion sociale en entreprise :
Questions posées aux salariés Oui Non
Les TIC ont-ils un impact positif sur le bien-être dans l'entreprise ? 43 % 5 %
les TIC sont un facteur de transformation positives dans les relations de travail 37 % 6%
Les TIC s'accompagne d'une hausse des compétences et des savoir-faire 56% 3%

Oui + Non ne fait pas 100%. En effet de discrètes notes signalent que les autres "ne savent pas". 52% des salariés interrogés ne savent pas si les TICs leur apportent du bien-être ? Beaucoup de salariés ne risquent pas un désaccord avec les choix de l'entreprise à cause de la pression du chômage, ils bottent alors en touche par un innocent « je sais pas » mais pour le clergé des TICs ça ne signifie rien, un peu comme les bulletins blancs dans les urnes.

Les auteurs des rapports sus-nommés sont rédigés par des acteurs de cette industrie, ces rapports ne sont jamais contradictoires, tout le monde est d'accord sur ce qu'il faut démontrer, c'est la Vérité Vraie.

Les quelques dizaines de milliers de gestionnaires évoqués par Jean Peyrelevade ont massivement investi dans les valeurs boursières technologiques, nos sociétés doivent donc être couvertes de TICs, cela ne se discutent pas, l'avenir est tracé, comme au temps de l'utopie marxisme-léninisme.

Mais c'est dans ce sens abstrait de modelage de l'inconscient des individus, sans que ceux-ci aient aucun moyen de se défendre que je reprend le mot de terrorisme. Et je prétend que le discours sur la technique, répandu absolument partout, et non critiqué1, est un terrorisme qui complète parfaitement la fascination de l'homme occidental et qui le place dans une situation de double dépendance irréversible, si bien qu'il est subjugué.

1. La dénonciation accidentelle ne peut prévaloir contre l'énormité du discours sur le médias !

Le bluff technologie, page 686 - Jacques Ellul (1986)

Les plus grandes duperies concernent l'école et la santé.

Pas dupes des tablettes à l'école.

La mission Fourgous de 2010 sur les TICEs (E pour éducation) nous dit que l'école doit apprendre aux enfants à mutualiser leurs efforts en collaborant ensemble, apprendre à être autonome, elle doit aussi favoriser la créativité, l'apprentissage informel et l’apprentissage par les pairs a aussi sa place. Tout ce que l'école française ne fait pas. Depuis des lustres l'école Tchèque applique ces principes et donne raison à monsieur Fourgous, les petits tchèques sont mieux préparés que les petits français, mais les tchèques trichent, ils n'utilisent pas d'ordinateur ! On veut nous convaincre qu'en déployant une batterie de « technologies » tout va s'arranger. Conseil de chef Shadock :

...apprendre à lire reste la base, mais il est également nécessaire aujourd’hui de savoir lire sur Internet.

À la fin de l'édito de l'accueil du site de la mission Fourgous n

Oui certes, apprendre à savoir conduire une automobile reste la base, mais il est également nécessaire aujourd'hui de savoir conduire sur des autoroutes.

On cherche par la gadgétisation de l'enseignement à satisfaire tout le monde : les profs y voient un facteur d'apaisement, les parents voient leurs enfants enfin bon à quelque chose, les gamins sont ravis, les vendeurs de matériels aussi et sans oublier les grands prêtres de Davos qui ont des actions dans les clouds et les rézoçocios que les écoles préconisent. En faisant plaisir à tout le monde avec des TICs, les hauts cadres de l'enseignement français visent à élever encore plus haut la statistique de réussite au bac qui leur donne de l'avancement mais paralyse un peu plus ce pauvre mammouth.

La mémoire
se travaille
par le geste
pas par le clic

Tous les professeurs ne partagent pas cet enthousiasme imbécile, ils savent que l'utilité indiscutable de l'ordinateur n'en fait pas pour autant un bon compagnon d'apprentissage car il évacue le prix de la correction de l'erreur qui est capitale pour enraciner de nouvelles connaissances. La mémoire se travaille par le geste pas par le clic, l'école couverte de TICs revient à former les enfants à des interfaces et non plus à leur donner le goût des connaissances ce qui nécessite plus d'enseignants bien préparés. Or la question douloureuse est : à quoi sert de donner un enseignement de qualité donc coûteux à tout le monde alors que la société de demain ne pourra en employer qu'une petite poignée ?

Pas dupes de nos assureurs.

En France il y a urgence à privatiser le système de santé pour faire face aux déficits publics et puis c'est tellement plus facile de se faire soigner aux État-Unis, il suffit de contracter une assurance. Tu veux tuer ton chien, accuse-le de la rage, telle est la devise des compagnies privées qui lorgnent sur les dépenses de santé des français alors que des sommes colossales sont habillement éclipsées des budgets publics.

Les nouveaux gestionnaires de notre santé clament que les problèmes de santé seront anticipés grâce à BigueData. Soit, à condition d'accepter d'être sous surveillance pour être mieux soigné, pourquoi le public ne serait-il pas capable de s'en charger plutôt qu'un groupe dirigé par le frère d'un ancien Président de la République ? La réponse est dans l'outil utilisé : les TICs offrent aux assureurs et aux gestionnaires de complémentaires santé la possibilité de faire payer leur couverture selon le profil du bonhomme, en voilà une belle perspective d'optimisation des profits.

Pas dupes du « tytytaitment ».

L'ère des systèmes cognitifs dans la banque, l'assurance, le commerce et des robots dans la sécurité, l'ère des nano-techniques dans la médecine est pour bientôt. Des gains de productivité jamais connus depuis le XVIIIème siècle vont être réalisés, la maximisation des profits trouvera un nouveau souffle avec l'ère des robots-sapiens.

Pour la masse, des tablettes, des clou(d)s et des résoçosios dès la maternelle et plus tard des minimums sociaux pour garder la tête hors de l'eau, avec de la pub, du sport et surtout des jeux vidéos dont le rôle est de gratifier l'utilisateur pour compenser les frustrations du monde réel. Ce projet a été baptisé par un grand manitou étasunien, c'est le titytaitment : faire téter du divertissement à la masse pour qu'elle reste calme et un peu camée.  Pendant ce temps...

Dans l'article du New York Times intitulé « Steve Jobs Was a Low-Tech Parent » (Steve Jobs était un piètre papa technologique), on apprend que les dieux des TICs californiens INTERDISENT LE NUMÉRIQUE À LEURS ENFANTS AVANT 10 ANS ! car leurs chères petites têtes blondes doivent être capables de diriger le monde de demain, il est donc hors de question qu'ils s'abrutissent avec des gadgets.

Même pas dupes, mon cher Watson.

IBM est à la pointe de la recherche en IA avec le programme Watson. Ils ne l'ont pas baptisé Holmes, la recherche de la vérité est donc sauve !
Sans commentaire :

La dimension de Méga-donnée s'accélère à mesure que s'exprime numériquement l'activité mondiale (...) un nouveau modèle informatique est nécessaire aux affaires pour la traiter et lui donner du sens, et améliorer et étendre l'expertise des humains. Plutôt que d'être programmés pour anticiper chaque réponse ou action possible pour effectuer une fonction ou un ensemble de tâches, les systèmes cognitifs s’entraînent en utilisant l'intelligence artificielle et des algorithmes d'apprentissage pour automates afin de donner du sens, prédire, inférer et en quelque sorte penser.

Sur le site web d'IBM

Le site d'IBM explique aux simples mortels à quoi peut servir ce bon Watson on lit dans l'ordre :

  1. assister les médecins dans leurs diagnostiques,
  2. assister les gestionnaires pour recommander de meilleurs investissements,
  3. aider la (grande) distribution à transformer la relation client,
  4. aider les gouvernements à aider les citoyens.

À noter que parmi ces 4 objectifs 2 s'adressent aux maîtres du monde, quant au dernier, il est plein d'équivoques : aider les citoyens... à se contrôler ? Ambitieux est devenu ce cher Watson.

L'autonomisation de la technique va franchir un nouveau seuil avec cette intelligence statistique, elle est extrêmement dangereuse car parfaitement idiote mais elle fascine.

Le jour où l'on a commencé d'écrire Intelligence avec un I majuscule, on a été foutu. Il n'y a pas l'Intelligence; on a l'intelligence de ceci, de cela (...)

Journal d'André Gide